En 1997, Michael Haneke, réalisateur Autrichien des plus renommés, décidait de réaliser un des films les plus marquants de la fin des
années 1990. Funny Games consistait en la poursuite de sa réflexion sur la violence, la désintégration des familles et le pouvoir des médias. Film choquant construit pour faire réagir, Haneke
avait été motivé son œuvre par son écoeurement face à ce qu’il voyait à la télévision. Très remarqué à Cannes, il est resté un film à part. En 2007, on lui propose de l’adapter pour le public
américain, Haneke aurait accepté dans l’espoir de diffuser sa réflexion et de sensibiliser le public Nord Américain à l’omniprésence de la violence dans nos sociétés et dans les médias. A grand
renfort de Stars Hollywoodiennes du moment, il a donc entrepris de refaire à la séquence près son film de 1997 en n’actualisant que quelques détails essentiels, mais pas pour autant
nécessaires.
Funny Games est à part, parce que reprenant certaines références à Orange Mécanique, le spectateur suit comment une famille, à enfant unique en villégiature au bord d’un lac
quelque peu isolé, se retrouve pris en otage par deux jeunes hommes post ado désoeuvrés et cynique qui parient rapidement que la famille sera morte dans les douze heures. S’ensuit alors une
longue séance de torture psychologique agrémentée de petits jeux plus ou moins amusants destinés à détruire tout espoir de survie. Violent, dérangeant, sadique, amusant, les deux heures du film
ne cessent de lancer des appels à la réflexion. Mais si le premier était parfait, pourquoi le refaire avec autant d’exactitude ? Avant tout parce que le message et le constat qu’avait fait
Michael Haneke il y a dix ans n’ont absolument pas changé, s’ils ne se sont pas dégradés un peu plus.
Que comparer dans ces deux versions ? Les acteurs étaient intéressants dans le premier, ils sont tout aussi merveilleux dans le second. Tim Roth et Naomi Watts prouvent leur
talent en jouant sur différentes gammes des sentiments. Le petit Georges est très semblables au garçon de 1997, seule vraie différence : Paul, le « leader » du duo psychédélique. Michael Pitt
reprend le rôle de Arno Frisch sous une forme différente, et c’est un des rares changements du film. Michael Pitt prend ici l’apparence d’un adolescent quelque peu joufflu à la coupe de cheveux
mi long façon bonne famille pour se transformer en monstre sans humeur dont la dernière image (sa figure entrant dans une nouvelle maison) tend en elle-même à terrifier le spectateur. Pourtant le
tandem est moins impressionnant que l’ancien duo mené par Frisch. Frisch avait un aspect plus joueur, moins empreint d’une haine juvénile lisible immédiatement. Cheveux court, mince, il
paraissait plus faible, plus policé, plus enclin Funny Games que son successeur, ce qui le rendait d’autant plus redoutable et moins effrayant. En somme, c’est le choix du choc par un personnage
angoissant contre le choc par un personnage que l’on pourrait dire déstabilisant. Parmi les rares autres changements, à côté du téléphone portable qui est évidemment une nécessité, il est bon de
citer la PSP (console de jeu portable) que possède l’enfant dans la première scène du film, puisqu’elle montre bien que l’écran se transporte à présent partout, envahissant les moindres recoins
de nos vies, et donc avec lui, la violence.
Pourquoi Funny Games en soi est un film marquant ? Parce que la réalisation est impeccable. Lors de l’arrivée dans la maison, Haneke filme le couloir d’entrée, tandis que le
gamin monte à l’étage, le spectateur entend ce qui se passe à l’étage sans en avoir l’image, représentation déjà de la distinction entre le réel et l’imaginaire et ce que nous présente les
écrans. Plus tard, alors que les jeux de massacre sont bien engagés, le duo décide d’allumer la télévision, clin d’œil et clef de la narration qui permet de façon discrète de montrer ce qui est
critiqué. Alors que le film semble se clore au bout d’une heure sur la mort de l’enfant, le débat des deux adolescents et la lutte avec soi-même pour les parents afin de s’en sortir, Haneke fait
ressortir le duo à un moment inattendu, bien des minutes après leur départ. C’est aussi une forme imagée pour signifier qu’on ne s’en sort jamais, que la violence et la façon dont elle nous est
présentée à la télévision n’a de cesse de revenir quand bien même on croit en avoir fait le tour, quand bien même on se sent sauvé et appelle à l’aide. Enfin, l’une des plus belles surprises du
film est certainement la séquence où l’on croit que la femme réussit à tuer l’un des deux hommes, et que le dernier prenant la télécommande remonte le temps pour empêcher l’action. Tout réalisme
est effacé, offrant ainsi de façon claire et visible l’idée qu’il ne s’agit pas d’une chronique, d’une « histoire vraie », mais bien d’un exercice de mise en images des réflexions du réalisateur.
Après ce choc narratologique, le spectateur comprend que rien ne sauvera la femme, que dans le vrai monde, il n’y a pas de héros, montrant ainsi la différence entre le Cinéma et la télévision. Au
cinéma, il n’y a pas de télécommandes, les acteurs peuvent connaître une fin heureuse, à la télévision, la télécommande ne sert qu’à zapper, pas à résoudre les conflits et à sauver le monde.
D’ailleurs, quelques minutes plus tard, le duo balancera par dessus bord, au beau milieu du lac, la mère sans aucun scrupule, ni aucun effet scénique (pas de grande phrase, de grande symbolique,
les deux s’en débarrassent en poursuivant leur conversation).
A ceux qui répliqueraient qu’il est idiot de faire un film violent pour dénoncer la violence, il faudrait vraisemblablement répondre qu’il est idiot aussi de ne pas employer
des armes égales pour montrer les ravages que peut causer la télévision. Car la violence au cinéma n’est jamais que fantasmée, là où elle est vécue par les gens sur le petit écran, la violence de
plus est un moyen employé à son climax dans le but de heurter encore une fois et de faire plus réagir, parler et critiquer la violence avec une romance ou un documentaire serait inutile et vain.
Enfin, il est à noter que Haneke n’emploie pratiquement jamais la violence visuelle comme outil premier, tout passe par la psychologie, les cris, les pleurs, l’incompréhension. La seule scène
violente reste le moment où la femme explose au fusil l’un des assaillants, mais cette scène devient comique pratiquement et du moins la violence n’y est pas vécue comme choquante.
Se recréer soi-même donc, permet à son créateur de ne pas abandonner les œuvres à d’autres moins, à d’autres esprits qui ne feraient que corrompre l’essence du film. Les EU
sont très friands des Remakes, voilà qui est devenu une sorte de besoin vitale à leur cinéma, comme si le public américain, qu’on infantilise, était incapable d’apprécier les films originaux. De
plus, le remake par son propre réalisateur est assez unique et certainement restreint à une catégorie de genre (notamment le gore) ou du moins aux films qui auraient intérêt à profiter des
nouvelles techniques de films (effets spéciaux…). Mais Funny Games n’entre finalement dans aucune de ces catégories, il est réalisé par le même artiste qui reprend trait pour trait la même pièce
en ne changeant que les interprètes. Il ne cherche ainsi ni à rendre le propos plus simple, plus facile pour un public différents, ni à actualiser son film avec les techniques plus récentes, il
ne fait que recommencer, refaire, recréer ce qu’il avait produit pour en retirer une nouvelle fois la force et l’élan vital. En peinture, l’artiste reproduit et refait bien souvent un même
tableau plusieurs fois afin d’arriver à un dessin qu’il considère comme parfait, en Cinéma, M. Haneke tente aussi, à côté des autres raisons de cette recréation, de parvenir à une œuvre parfaite
et sublimée. D’une certaine manière, espérons qu’il se sente d’attaque pour le refaire une troisième fois dans dix ans, sauf si d’ici là la question de la violence et la façon dont elle est
traitée par les médias aient changé, même si la perfection n’est pas de ce monde, les tentatives pour s’en approcher sont toujours passionnantes.